Chapitre 1
La caisse
Île de Kessaar, dimanche 14 février 1943, avant le jour
Elle reconnut l’air avant d’entendre les pas.
Quatre notes qui montaient, une qui retombait, puis l’air repartait du début sans jamais aller plus loin. Le gardien le sifflait entre ses dents du matin au soir, et dans la salle des femmes de l’infirmerie on savait à ce bruit de quel bout du couloir il arrivait. Cette nuit, il arrivait du fond. La clé tourna deux fois. Il tenait la lampe basse, et la lumière passa sur les six lits jusqu’à la couverture qu’elle avait remontée au menton.
Il ne dit rien. Il leva la lampe vers elle et en tourna la lumière vers la porte. Ses yeux n’avaient presque pas de cils.
Elle se leva. Le froid du sol la prit aux pieds à travers les chaussons de feutre et monta jusqu’aux genoux. Dans le lit voisin, personne ne bougea, et personne ne dormait. Elle passa devant lui, il referma derrière eux en donnant les deux tours de clé, et il se remit à siffler, plus bas.
Dans le couloir, elle compta les portes. Cinq à droite, dont une avec un fil de lumière dessous. Quatre à gauche. Les dalles étaient plus froides que le sol de la salle, et elle marchait sur le bord des pieds pour en toucher moins. Il marchait à deux pas derrière elle, et la lampe allongeait devant elle son ombre, qui se cassait sur chaque seuil et se redressait sur les dalles jusqu’au seuil suivant. Au bout, il y avait deux portes. Celle de gauche donnait sur la cour. Les autres nuits, quand on était venu chercher quelqu’un, les pas étaient partis par là, et la salle avait écouté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à écouter.
Elle s’arrêta entre les portes, croisa les bras sur sa poitrine, la main droite repliée contre elle autant qu’elle voulait bien se replier, et attendit.
Le sifflement cessa. Il passa devant elle et ouvrit la porte de droite.
Un passage couvert longeait le mur du fort, fait de planches mal jointes par où le vent entrait avec le goût du sel, et finissait sur une seconde porte fermée d’un loquet de fer. L’odeur arriva avant la lumière : la saumure, le bois mouillé, le poisson. Le hangar de l’intendance était long et bas, et des caisses vides y montaient en piles jusqu’aux poutres, des caisses ajourées, noires d’eau. Elle eut faim.
Une lampe pendait au-dessus d’une table où l’on avait laissé un registre ouvert, à une page réglée en colonnes. La lampe bougeait au bout de son fil, et les colonnes bougeaient avec elle. En tête de page, à l’encre noire, d’une main appliquée : « Février 1943 ». Dans la colonne des dates, la dernière ligne commencée portait « 14 », et dans la colonne de l’aller, « 12 ». Le gardien s’était penché sur la table, et le reste de la ligne disparaissait sous sa manche de drap gris.
Il trempa la plume. Dans la colonne du retour, il écrivit « 13 » en appuyant, s’y reprit à deux fois pour fermer la boucle du 3, et souffla sur l’encre.
Au mur, il y avait un tableau noir. En haut, à la craie, le mot « Effectif », et dessous un seul nombre, « 1 120 ». Il prit l’éponge sur le rebord, effaça les deux derniers chiffres et écrivit à leur place, dans un grincement de craie, un 1 et un 9. Le tableau disait maintenant « 1 119 », et le noir restait plus profond là où l’éponge était passée.
Il se tourna vers elle et toucha le col de sa veste, de deux doigts, sans tirer.
Elle la déboutonna de la main gauche, la droite ne prenant plus les boutons : la peau, du dos de la main jusqu’aux phalanges, était lisse et rose, et tirait quand elle forçait. Elle ôta la veste et, sans y penser, la plia, les manches rentrées, en trois. Au dernier pli, le devant passa dessus, et elle vit le numéro cousu sur la poitrine : K-3 117. Elle posa la veste sur la table, à côté du registre, le numéro en haut. Le gardien lui tendit une couverture brune, raide de sel aux plis, et elle la serra autour d’elle par-dessus sa chemise.
Une caisse était posée à part, au bout de la table, ouverte, doublée d’une toile goudronnée qui remontait sur les bords. Il la lui montra de la lampe.
Elle enjamba le bord et se coucha sur le côté, les genoux contre la poitrine, la joue contre la toile. Au fond, la glace fondue avait laissé deux doigts d’eau, qui traversèrent la laine tout de suite. Des écailles étaient restées prises dans les joints des planches ; elle les sentait sous sa hanche, petites et dures. Le sel lui piqua les lèvres. L’odeur entrait partout, dans les cheveux, dans la bouche, et au bout d’un moment elle cessa de la sentir.
Le gardien se pencha et rabattit sur elle le bord de la toile, en lissant le pli du plat de la main. Il resta penché, assez près pour qu’elle sente son souffle à travers la toile, et lui dit à voix basse, en français :
— Morte. C’est écrit.
Le couvercle vint ensuite, des planches qu’on posa sur la caisse sans les clouer, et le noir fut complet. Une caisse se posa sur la sienne, une autre encore. Le poids ne la touchait pas, il passait par les bords, mais le bois craquait au-dessus de sa tête au moindre mouvement. Tout près, le sifflement reprit, les quatre notes et celle qui retombait.
On la souleva. La caisse pencha vers ses pieds et se redressa, l’eau du fond lui passa sous le visage, et elle sut à leurs pas qu’ils étaient deux à la porter et qu’ils descendaient. Sur l’île, on ne descendait que vers l’eau. Le vent changeait de flanc à chaque tournant, jusqu’à ce qu’on la pose à plat et qu’il n’y ait plus que lui et la mer qui battait en dessous.
Le moteur s’entendit de loin. Il grossit et vint tourner tout près, avec des chocs sourds contre le quai. Par une fente entre les lattes, à hauteur de son œil, elle voyait une bande de béton mouillé. Des bottes y entrèrent, des bottes de caoutchouc noir luisantes jusqu’à mi-mollet, qui s’arrêtèrent devant la fente, puis repartirent. Une voix d’homme parlait, plus haut, sur le bateau, dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Le sifflement s’était tu.
On chargeait. Elle compta les caisses au bruit qu’elles faisaient en tombant sur le pont, un coup creux, puis un raclement. Elle perdit le compte quand la sienne quitta le sol, et on la posa en haut des autres.
Le bateau repartit. Elle le sut par le moteur, qui changea de note, et par l’eau, qui se mit à courir d’un bout de la caisse à l’autre. La couverture l’avait bue et lui collait aux épaules. Le froid avait pris les hanches et le dos, et elle serra les mâchoires pour que ses dents arrêtent de claquer.
Plus tard, entre deux planches du couvercle, il y eut un trait de lumière grise. C’était la ligne claire d’une chaînette, quand on levait une feuille devant la fenêtre et que la pâte, à cet endroit, s’était posée plus mince.
Elle voulut se tenir à une latte pour soulager sa hanche. Sa main droite trouva le bois et ne se ferma pas dessus. Le pouce et l’annulaire serraient ; l’index et le majeur restaient tendus contre la planche, et elle les vit qui ne pliaient pas.
Elle ramena la main contre elle et la glissa dans la poche de sa jupe. Les doigts y trouvèrent une petite lettre de plomb, pas plus longue qu’une phalange. Elle la retourna. Le pouce passa sur le cran, puis sur l’œil de la lettre, en relief et à l’envers, et s’y arrêta.
Au-dessus, la voix parla encore, à quelqu’un d’autre. Le moteur tenait sa note. Elle approcha la bouche du trait de lumière.
— Dis-moi seulement s’il fait jour.
La voix ne répondit pas tout de suite. Puis il y eut un mot, Nee.
Une bâche tomba sur les caisses, et le trait de lumière disparut.