Chapitre 1
La Lune Rousse
Le village dormait sous une lumière couleur de miel. Elyas avait laissé la porte de l’atelier entrouverte, pour que l’odeur du papier neuf se mêle à celle des tilleuls.
Chaque trait demandait une respiration. Les rivières d’abord, puis les routes, puis les noms : Varn, Ostral, les Marais-Bleus. Il aimait ce moment où une simple feuille devenait un pays entier, avec ses distances et ses promesses.
Le vieux Corvin lui avait confié la carte au printemps, roulée dans un étui de cuir qui sentait la pluie. « Recopie-la sans rien changer, avait-il dit. Pas même une virgule. Les cartes n’aiment pas qu’on les corrige. »
Dehors, quelqu’un riait près du puits. Une charrette passa, chargée de foin, et le monde parut pour un instant parfaitement à sa place.
La cloche sonna une fois. Puis une deuxième, trop tôt. Elyas releva la tête : la troisième ne vint pas.
Il souffla la bougie sans réfléchir. Dans le noir, la carte n’était plus qu’une tache pâle sur la table, et le silence avait pris une épaisseur nouvelle, comme si la nuit elle-même retenait son souffle.
Des pas sur les pavés. Lents. Méthodiques. Quelqu’un comptait les portes, et Elyas sut, avec une certitude glacée, que la sienne était la septième.
Sa mère lui avait appris à reconnaître la Lune Rousse : elle se levait basse, énorme, et colorait les toits comme une braise qu’on aurait posée sur le monde.
« Ce soir-là, disait-elle, les cartes mentent. Les chemins se déplacent pendant qu’on dort. » Il riait, enfant. Il ne riait plus.